Inchiri, Mauritanie : Demane et Lemdenna, le cri d’alarme d’un patrimoine menacé par l’or
Un citoyen de l’Inchiri interpelle directement le chef de l’État pour sauver deux terres agro-pastorales historiques de l’extension anarchique de l’orpaillage. Derrière cette lettre ouverte, c’est tout le paradoxe d’une région riche en or mais pauvre en développement qui remonte à la surface.
Une lettre ouverte pour ne pas revivre Tijirit
Tout est parti d’une rencontre manquée.Lors de sa visite dans la wilaya de l’Inchiri, l'auteur n'a pas pu rencontrer le Président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani pour s’entretenir avec ce citoyen autochtone de la Wilaya, en l'occurrence monsieur Ahmed Salem Deida. Ce dernier a alors choisi la voie de la lettre ouverte pour faire entendre sa « profonde inquiétude ». Son objet : sauver Demane et Lemdenna, deux territoires agro-pastoraux « historiques » menacés par « l’extension incontrôlée de l’orpaillage artisanal ».
Pour Ahmed Salem Deida, ces deux espaces ne sont pas de simples étendues de terre. « Ils constituent une partie intégrante de l’histoire, de la culture et de l’identité des populations de l’Inchiri », des « espaces agricoles et pastoraux essentiels » qui nourrissent les familles et le cheptel depuis des générations. La crainte est simple : que Demane et Lemdenna ne subissent « le même sort que Tijirit », une zone voisine déjà « fortement dégradée ». Le précédent de Tijirit hante les esprits : cette localité est devenue emblématique des dégâts causés par une ruée vers l’or sans encadrement, avec des paysages scarifiés et des infrastructures sanitaires et hydriques débordées par l’afflux de populations.
Un désastre écologique et sanitaire
L’alerte de monsieur ould Deida n’est pas isolée. Elle rejoint celle de notre ONG Pro-Environnement (OPE), dont il est Secrétaire général. Dans un communiqué publié en juin 2026, l’organisation pointe « les dérives de l’exploitation aurifère » et dénonce une double menace.
D'un côté, certaines usines de traitement de l’or recourent à des substances hautement toxiques, notamment le mercure et le cyanure, qui représentent « une menace directe pour la santé humaine, la biodiversité et les sources d’eau ». Des ateliers de sensibilisation sont régulièrement organisés par le ministère de l’Environnement, signe que le problème est reconnu au plus haut niveau de l’État.
De l’autre, le fléau de l’orpaillage artisanal lui-même. Menée « en dehors des normes de sécurité élémentaires », l’extraction artisanale provoque « un véritable ravage des sols, transformant des pans entiers du territoire en terres mortes et hautement dégradées ». Le constat est d’autant plus alarmant que l’activité échappe en partie au cadre légal. La loi n° 026-2022 est pourtant claire : l’activité minière communautaire « n’est autorisée qu’à l’intérieur des couloirs et des zones prévus à cet effet ». Mais sur le terrain, les pratiques informelles persistent, y compris en dehors des périmètres autorisés.
Le paradoxe d’une richesse qui ne ruisselle pas
Derrière la question environnementale se cache une réalité sociale et économique bien plus explosive. L’orpaillage artisanal est devenu un pilier de l’économie mauritanienne : il fait vivre plus de 50 000 orpailleurs, dont 3 800 femmes, et a généré un chiffre d’affaires de près de 700 millions d’euros. Impossible dès lors de simplement « arrêter » l’activité sans proposer d’alternatives à des milliers de familles.
Mais pour les habitants de l’Inchiri, le compte n’y est pas. « Comment expliquer que les habitants d’une wilaya dont le sous-sol regorge de richesses minières continuent de vivre dans des conditions précaires ? » interroge la lettre ouverte. Ce sentiment d’une richesse confisquée s’est déjà traduit dans la rue. En avril 2025, des habitants d’Akjoujt, la capitale régionale, ont organisé une marche pour exiger la révision de la convention liant l’État à la société MCM (Mauritanian Copper Mines). Ils réclament que l’entreprise joue « un rôle plus important dans le développement local » et que soient renforcés « le contrôle des activités minières » et « les normes strictes d’évaluation de leur impact sur l’environnement et les populations ».
La lettre ouverte de monsieur Ahmed Salem Deida ne demande d’ailleurs pas seulement une protection environnementale. Elle exige aussi « l’intégration des populations autochtones dans les décisions qui engagent l’avenir de leur région ». Une manière de rappeler que la sauvegarde de Demane et Lemdenna ne se fera pas sans les premiers concernés.
L’État face à ses contradictions
Les autorités ne sont pas restées inertes. Depuis 2019, elles tentent de structurer le secteur. L’Agence nationale Maaden Mauritanie a été créée en 2020 pour transformer une activité informelle en un pan intégré aux politiques publiques, avec des corridors dédiés et des mécanismes d’enregistrement. Des projets pilotes d’extraction sans mercure sont menés avec la GIZ, et un centre de traitement officiel est en construction près de Chegar pour offrir une alternative aux moulins informels.
Mais le rythme de la régulation semble encore en décalage avec celui de la dégradation. La lettre ouverte d’Ahmed Salem Mohamed Deida pose une question qui dépasse le seul cas de l’Inchiri : peut-on construire une région sur les décombres de ses terres nourricières ? « Peut-on accepter que des espaces qui ont nourri des générations entières soient progressivement sacrifiés, sans que toutes les mesures nécessaires soient prises pour prévenir leur destruction ? ». La réponse appartient désormais aux autorités et aux arbitrages qu’elles feront entre l’éclat de l’or et la survie d’un héritage.
Mohmed Lemine